Pour l'une de leurs "Cartes blanches", Archinov et le CSTB invitaient l'auteur du théâtre Zingaro d'Aubervilliers et du "Lieu Unique" à Nantes, Patrick Bouchain. Un architecte qualifié d'atypique, entre maître d'œuvre et maître d'ouvrage. S'astreignant à une économie de moyens et se jouant des réglementations, ses réalisations s'attachent à recoller aux demandes réelles de la commande architecturale. Aux prouesses techniques et esthétiques, il oppose une pratique de projet citoyen capable d'interroger le programme tout en fédérant les compétences les plus diverses dans le cadre de chantiers "démocratiques", c'est-à-dire constamment ouverts au public.
Né en 1945, Patrick Bouchain a enseigné à l'école Camondo et à l'école des Beaux-arts de Bourges avant de fonder l'Ecole Nationale de Création Industrielle de Paris. Ses interventions sont essentiellement placées sous le signe de la culture. Chef d'orchestre de projets événementiels comme le spectacle des grandes roues sur l'avenue des Champs-Élysées en l'an 2000, il est également l'architecte de l'Académie Annie Fratellini à Saint-Denis, de l'auditorium conçu tout spécialement pour Mstislav Rostropovitch et les rencontres musicales d'Evian ou, plus récemment, de la rénovation de la piscine municipale de Bègles, inscrite à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques.
Le théâtre équestre en bois pour Bartabas s'est édifié sur les terrains délaissés de l'ancien fort d'Aubervilliers qui, faute de programme viable depuis plusieurs années, risquaient de ne jamais trouver de destination tout en restant interdits à la construction : "Nous avons déposé une demande de permis de construire et signé une convention d'occupation temporaire avec la ville. Si cette dernière avait besoin du terrain, nous devions donc tout démonter. Mais aujourd'hui, le théâtre est entouré d'une dizaine d'autres édifices. L'endroit est totalement requalifié. 40 familles y habitent et le bâtiment fait partie de l'histoire de la commune, peut-être presque plus que d'autres pourtant conçues comme pérennes."
Patrick Bouchain affirme ne suivre qu'un seul chantier à la fois, ce qui lui permet d'entretenir des relations complices et fructueuses avec la maîtrise d'ouvrage. Sur le chantier, une très grande maquette en contre-plaqué, sans cesse remise à jour, est accessible à tous. Le chantier est un moment important et expérimental en lui-même, expose l'architecte. Il est une aventure, un temps de découvertes et un lieu de partage de savoirs que l'on devrait pouvoir exploiter comme tel. Très tôt, mes chantiers se sont ouverts au public, argumente-t-il. Afin de proposer autre chose qu'une simple visite, la traditionnelle baraque de chantier en préfabriqué se transforme en pièce polyvalente aménagée avec un petit restaurant et des fauteuils, où se tiennent les réunions des professionnels mais aussi où les élus, les riverains, les étudiants, ou les familles peuvent venir se restaurer et s'informer. "Toute personne active sur le site doit donner au moins une fois un cours sur son savoir spécifique. Par exemple, un acousticien fera une conférence pour faire comprendre aux riverains de comprendre un affaiblissement de décibel ; un plombier expliquera la manière de réaliser une cunette ; telle autre personne compétente s'attaquera à des sujets plus globaux comme le développement durable ou la HQE."
Patrick Bouchain a initié le "1% scientifique" pour la rénovation de la piscine municipale de Bègles. La réglementation des piscines oblige en effet à remplir le bain par de l'eau désinfectée et désinfectante pour éviter la contamination des baigneurs. Or, cette eau chargée en chlore et chauffée produit des résidus impossibles à filtrer. Ce qui impose de rejeter quotidiennement aux égouts 40 litres d'eau polluée par jour et par baigneur avec pour conséquence de tuer les bactéries environnantes et d'amoindrir l'efficacité des stations d'épuration. Partant de ce constat, "nous avons pris 1% du coût global du chantier pour l'affecter à une réflexion sur un problème scientifique vis-à-vis de la réglementation, dans le cadre d'un développement durable. Et nous voilà partis dans la phytoremédiation, c'est-à-dire comment une plante peut faire ce travail de dépollution et permettre le traitement de l'eau." Après avoir mis autour d'une table la communauté urbaine, l'agence de l'eau, les services techniques, l'A'QUIA, des chercheurs de l'université et le conservateur du jardin botanique de Bordeaux, la piscine de Bègles ne comportait plus cinq mais six couloirs. A côté des cinq couloirs de natation originellement prévus, un sixième couloir de même dimension était rempli de plantes aquatiques. Rendue moins toxique, cette eau dépolluée sous l'action des plantes alimente aujourd'hui les chasses d'eau des toilettes des vestiaires et les bornes de branchement pour le nettoyage du quartier.
L'architecte confesse inscrire régulièrement le "1% solidaire" dans son cahier des charges depuis 1999. A Bègles, il s'agissait de comprendre quel public était concerné par la piscine, en quelque sorte de vérifier la demande. Eliminant d'emblée le caractère exclusivement sportif de l'équipement, Patrick Bouchain s'est orienté vers une piscine "pour tous". Associant des professionnels de la santé, des spécialistes de la gymnastique douce, des associations mais aussi des retraités porteurs de compétences à partager, l'ancien bassin de 1932 s'est partiellement transformé en aire de jeux adaptée aux personnes âgées, aux jeunes enfants et aux handicapés avec ses vagues en bois et son bassin pédiluve. Patrick Bouchain, qui affirme s'interdire de débattre sur des considérations esthétiques pour s'en tenir à l'usage, à la demande "démocratique", au sens du projet tout simplement, conclut : "On construisait une piscine ; il s'agissait de savoir comment faire avec nos expériences et savoirs respectifs pour Faire Autrement. Tout le monde était concerné par l'édifice; cela permettait aux habitants de s'approprier en douceur l'évolution de leur environnement. Et cet équipement là n'aurait pas pu voir le jour si nous n'avions pas fait un chantier qui soit le lieu même d'une critique de l'élaboration d'un équipement sportif."